« Interdire un livre, c’est attirer l’attention sur lui », écrivait Émile Zola.
Une pensée qui résume parfaitement un événement peu connu de l’histoire culturelle française, mais pourtant décisif dans la construction de l’art moderne : le Salon des Refusés.
Un salon qui mit en pleine lumière un mouvement encore balbutiant — l’impressionnisme — et qui ouvrit, presque malgré lui, la voie au Salon des Indépendants de 1884.
Nous sommes en 1861. Sous le Second Empire, chaque année, à Paris, se tient un événement majeur : le Salon de la peinture et de la sculpture. Organisé sous l’égide de l’Académie royale de peinture et de sculpture — fondée sous Mazarin — puis de l’Académie des Beaux-Arts, ce Salon est alors l’institution centrale de l’art français.
L’Académie et son jury se présentent comme les garants de l’art national, de sa dignité et de sa continuité historique. Ils défendent une vision normative, parfois élitiste, de la création artistique. Selon eux, l’art doit être jugé selon des règles objectives et strictement définies : la primauté du dessin sur la couleur, la perfection de la finition, la clarté de la composition, et le choix de sujets conformes aux canons du classicisme.
Dans cette conception, il n’y a guère de place pour la spontanéité. L’art doit éduquer, être immédiatement lisible, rassurant, et ne surtout pas troubler. Toute œuvre jugée inachevée, trop libre, trop audacieuse dans son sujet ou dans sa portée morale, toute œuvre qui s’écarte du dogme académique, est rejetée — au prétexte qu’elle pourrait heurter le public.
Un seul style est alors jugé légitime : celui de l’Académie. Une pédagogie autoritaire, qui, comme l’histoire nous l’a souvent montré, finit toujours par susciter une forme de rébellion — ou, à tout le moins, une opposition.
Car être exposé au Salon est vital pour un artiste. Chaque année, des milliers de visiteurs s’y pressent : collectionneurs, critiques, commanditaires. Le Salon, c’est la visibilité, la reconnaissance, parfois la carrière. Alors, lorsque en 1863, près de la moitié des artistes sont refusés, les protestations éclatent.
Parmi les insatisfaits figure Théodore Véron, artiste et critique. En 1861, ses œuvres sont refusées. Il dénonce alors l’injustice flagrante du système. Véron prône une conception plus solidaire de l’art, où le public participerait à l’examen des œuvres. Il propose que toutes les œuvres soient exposées, et que le rôle du jury soit non pas de rejeter, mais de classer les œuvres selon un ordre de mérite, allant des « trésors de l’art » aux « œuvres mauvaises ».
Pour Véron, même être mal jugé vaut mieux que de ne pas être vu. L’exposition est essentielle : c’est par elle que l’artiste se mesure, progresse, existe. Il écrit :
« Pour éclairer notre inexpérience, comme rien n’est plus efficace que la comparaison de nos œuvres avec celles de nos habiles concurrents, nous implorons, Sire, votre haute sollicitude pour nous accorder la faveur de voir nos œuvres placées dans une salle… dans le palais de l’exposition. »
Ce qui compte, avant tout, c’est montrer — et être vu.
Deux ans plus tard, en 1863, le sculpteur Antoine Etex pousse l’idée encore plus loin. Il reprend les prémices de Véron, mais y ajoute une dimension provocatrice. Toutes les œuvres devraient être admises, classées par un jury indépendant, l’Académie conservant le dernier mot. Mais Etex propose aussi que le public soit libre de se moquer, de siffler, de rire devant les œuvres jugées les plus faibles.
Cette dimension dégradante, pensée pour susciter le ridicule, séduit paradoxalement les conservateurs.
Cette même année, le nombre de refus atteint un record : plus de 4 000 œuvres rejetées. Un chiffre colossal. Même certains critiques conservateurs s’en émeuvent : peut-on réellement rejeter une œuvre, même médiocre, sans un examen long et sérieux ?
Sous la pression, Napoléon III, soucieux de donner une image libérale de son régime, publie une déclaration décisive :
« Sa Majesté, désirant laisser le public juge de la légitimité de ces réclamations, a décidé que les œuvres d’art qui avaient été refusées seraient exposées dans une autre partie du Palais de l’Industrie. »
Ainsi naît le Salon des Refusés.
Mais l’Académie n’a pas dit son dernier mot. On y expose les œuvres les plus décriées aux endroits les plus visibles. On offre aux artistes cette visibilité tant désirée… mais au prix du ridicule. Mieux encore : on leur laisse la possibilité de retirer leurs œuvres. Plus de 600 artistes cèdent à la crainte et se retirent.
Lorsque le Salon ouvre, les réactions du public sont violentes. On rit, on raille, on s’indigne. Émile Zola, présent, décrit la scène dans L’Œuvre :
« Un groupe de jeunes gens se renversait contre l’arcade comme si on les avait chatouillés aux côtes ; une dame venait de s’affaisser sur un divan, essoufflée de rire… Ceux qui ne riaient pas étaient presque hors d’eux de colère. »
Beaucoup retirent leurs œuvres. Mais d’autres comprennent déjà une vérité essentielle : être en avance sur son temps, c’est souvent accepter d’être d’abord refusé.
Car sur les murs de ce Salon des Refusés de 1863 figurent des noms aujourd’hui majeurs : Édouard Manet, Camille Pissarro, James McNeill Whistler, Paul Cézanne. Une avant-garde est en train de naître.
Deux œuvres cristallisent particulièrement cette rupture.
D’abord, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Deux hommes, deux femmes, un pique-nique dans un sous-bois. L’une des femmes est nue, son regard frontal fixé sur le spectateur. Le scandale est immense. Non pas tant à cause de la nudité — les Vénus abondent au Salon — mais à cause de son contexte : pas de mythe, pas d’histoire antique, simplement la vie moderne. Un dessin libre, une touche visible, un refus des codes hérités de Poussin ou de David.
À l’opposé, Whistler, avec sa Symphonie en blanc, déconcerte autrement. L’œuvre est saluée pour sa qualité graphique, mais critiquée pour son absence de narration. Whistler refuse toute lecture symbolique imposée : son tableau n’est pas là pour raconter, mais pour faire ressentir. L’harmonie visuelle prime sur le récit.
Le Salon des Refusés marque ainsi un tournant majeur. Il annonce la fin de la peinture académique comme norme absolue. Il encourage l’expérimentation, transforme le regard du public, et surtout, il révèle aux artistes qu’il est possible de créer, d’exposer et d’exister en dehors de l’Académie.
L’art entre alors dans une ère nouvelle : celle des expositions indépendantes, de la démocratisation du regard, et de l’avènement des avant-gardes. L’histoire de l’art moderne est en marche.