Dans une ère où l’homme est immergé dans le virtuel et où même l’art s’est dématérialisé, une nouvelle vague d’artistes cherche à s’affranchir de ces tendances désincarnées. Leur ambition : redonner à l’art — et à ceux qui le contemplent — un retour à la matière, à l’expérience tangible et sensible.

De nombreux créateurs empruntent le chemin d’un art plus brut et plus terrestre, à travers de grandes œuvres gestuelles réalisées sur des toiles non tendues, conservant les traces directes de leur environnement, telles des cicatrices rappelant le parcours parfois chaotique de leur conception. Marques, déchirures, empreintes de pas : ces œuvres apparaissent souvent usées, salies, et sont exposées telles quelles, simplement accrochées ou drapées contre les murs.

Préserver les traces éphémères de la vie, c’est aussi évoquer le processus de transformation dans le temps. Plus que le résultat final, c’est la métamorphose elle-même que ces artistes cherchent à faire ressentir. C’est une ode à l’imparfait, élément inhérent à l’humanité, saisi dans toute sa tangibilité.

Vivian Suter, par exemple, peint ses toiles en plein air, représentant souvent des plantes, des animaux ou des paysages, avant de les laisser exposées aux éléments pour qu’elles recueillent les résidus naturels de leur environnement. Les toiles ne sont plus de simples supports : elles deviennent des surfaces vivantes, témoins du climat, du sol et de la lumière.

Elle aime les exposer suspendues aux murs, aux plafonds ou à des portants, afin de leur rendre leur matérialité — leur poids, leur souplesse, leur mouvement, bref, un corps soumis à la gravité, et non plus une image distante accrochée à plat.

C’est une manière de réaffirmer le corps, le contact et les sens, au-delà du visuel, face à un art numérique, souvent travaillé, retouché, aseptisé.

Aujourd’hui de plus en plus d’ installations se veulent sensorielles : le public peut parfois toucher, sentir, traverser et expérimenter les œuvres, se retrouvant immergé en leur sein. Le visiteur circule alors dans une forêt de toiles, où — comme dans la nature — il perçoit l’âme des objets, leur distance, leur odeur et leur texture.