C’est « depuis soixante ans que je crée avec mes mains et mon imaginaire », confie Christine Bérard, qui a noué très tôt une relation intime avec la matière. Son père, raconte-t-elle, leur apportait toujours ce dont ils avaient besoin pour bricoler, inventer, construire. Un lien instinctif avec la création naît alors, et plus tard, une trentaine d’années en arrière, elle se professionnalise : « J’ai commencé à concevoir des marionnettes avec du carton fallas et des pigments du Roussillon. Ces couleurs me fascinaient… » Fascination qu’elle retrouve aujourd’hui dans les terres sigillées, vibrantes et lumineuses.

La rencontre avec la terre, elle, s’est imposée par hasard, un jour de formation en art-thérapie à Arles. On lui demande de représenter une odeur en volume. Elle choisit le feu de bois.

« C’est tout naturellement vers la terre que je me suis tournée. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais pu m’en détacher. »

La cuisson au bois devient une évidence, presque un appel.

Autodidacte, elle a longtemps avancé seule. « Sans cadre ni modèle, j’ai appris en tâtonnant. » Parfois, elle aurait voulu partager les gestes des potiers, leurs secrets. Mais cette absence d’école forge sa singularité, l'originalité naît loin de l’uniformités : une approche indocile, spontanée, ouverte à l’accident. Et lorsque la terre sigillée entre dans sa vie, elle s’y attache immédiatement :

« Pour moi, la sigillée est la peau de la céramique… Elle sublime la forme sans la dominer. »

Travailler cette matière revient à dialoguer avec la nature, ses nuances et sa lumière.

Cette relation à la nature est constante. Elle va elle-même “cueillir” ses terres, une démarche qu’elle ne pourrait dissocier de la création :

« Aller chercher la terre, c’est me relier à elle, sentir sa force, sa mémoire avant même de la transformer. »

Ce lien se prolonge dans le geste même du façonnage.

« Les accidents, les déchirures, les déformations deviennent des opportunités : c’est un véritable dialogue avec la terre. »

Elle guide la matière autant que la matière la surprend.

Dans ses pièces, les empreintes et textures jouent un rôle essentiel. Elle cherche à laisser vivre le mouvement :

« Le mouvement, c’est la vie. Les traces sont les marques que nous laissons derrière nous. Elles portent une interrogation : que transmettons-nous ? »

Ces empreintes deviennent mémoire, récit, continuité entre passé et présent.

La cuisson au bois ouvre une dimension supplémentaire, faite d’incertitude et de vérité.

« J’aime me laisser surprendre par la transformation de la terre. Ce que l’on espère se manifeste souvent sous une forme différente… et c’est bien ainsi. »

Le feu, qu’elle considère comme un partenaire vivant, exige attention, humilité et disponibilité.

« Il réclame toute mon énergie. Il faut sentir à quel rythme il faut le nourrir ou le calmer. Chaque fournée est une aventure. »

Il y a ensuite le moment du dévoilement : le démontage du four. Elle admet que le frisson est toujours là.

« C’est un mélange de crainte, de doute et d’excitation… Les couleurs apparaissent vraiment après plusieurs jours. »

Ce temps suspendu, où la matière révèle ses secrets, est l’un des plus intenses de son processus.

Elle cite volontiers Yoland Cazenove et Jean-Paul Azaïs, deux artistes dont elle se sent proche. « Leur passion, leur lien direct à la nature m’ont profondément touchée. » Elle emprunte à Azaïs une proximité technique, à Cazenove une liberté intuitive. Comme eux, elle cueille la terre dans les fossés, construit son four, stocke son bois, récupère l’eau de pluie.

« Je ne me lasse jamais d’apprendre, d’observer, de découvrir. »

Sa sensibilité la relie aussi aux premiers potiers, ceux du néolithique, dont les traces de doigts traversent les millénaires. « À travers mes pots tordus et imparfaits, je leur rends hommage. » Elle se dit avant tout artiste, non potière, revendiquant un chemin très personnel.

« Rien n’est académique dans ma façon de travailler la terre. »

Dans un monde ou tout veux aller vite, sa pratique relève presque du contretemps volontaire.

« La terre est une école de patience et d’humilité. »

Le temps du façonnage, du polissage, de la cuisson devient un partenaire à part entière, lent mais nécessaire :

« Le temps imprime sa marque sur chaque pièce. »

Ces dernières années, son travail s’est ouvert à d’autres matières : textiles, vannerie, verre. Elle y voit une manière de conter notre monde :

« Ces associations improbables enrichissent la narration de chaque pièce. »

Elle parle alors de créations hybrides, nées d’une exploration sensorielle et technique :

« Je cherche comment les matières dialoguent, comment elles s’accordent ou se refusent… »

Une rencontre parfois tendue, toujours fertile.

Aujourd’hui, elle souhaite poursuivre l’exploration des matières : verre, paille, bois, vannerie.

« Je veux révéler les liens invisibles entre mémoire individuelle et mémoire collective. »

Après la métamorphose du feu, elle rêve de rencontres de textures capables de questionner notre rapport au monde.

Ce qu’elle souhaite enfin transmettre au spectateur tient en quelques mots simples :

« Que chacun puisse s’approprier l’œuvre. Mon souhait est qu’il perçoive l’énergie de la matière et du feu, cette présence vivante qui traverse chaque pièce. »