Alain Carpentier nous guide dans un voyage à travers les méandres des lignes et des formes qui
composent ses œuvres . Un travail obsessionnel graphique qui nous laisse vagabonder au fil de
minutieux récits poétiques, du monochrome à l’éveil des couleurs, où transparaît l’histoire de leur
auteur.
Alain Carpentier aime rappeler que son histoire d’artiste commence bien avant ses premières œuvres. «
Je précise que j’ai passé une partie de mon enfance ainsi que ma vie en Bretagne. Mais mes origines
sont ailleurs, ma famille est originaire du Nord de la France, près de la frontière belge. Le Plat
Pays. » Cette double appartenance, intime et géographique, constitue le socle de sa sensibilité. Il
évoque souvent son grand-père, mineur de fond, qu’il admire profondément.
« Pendant longtemps, j’ai travaillé le noir et blanc, les différentes strates, les lignes
géologiques… Il y a sans doute une relation intime, parfois douloureuse au regard de la vie que ces
gens ont vécu. »
Ce lien aux terres sombres du Nord et aux horizons lumineux de Bretagne a façonné son regard, sa
matière et sa manière de sentir le monde.
C’est pourtant en Bretagne que la peinture, très tôt, s’impose à lui.
« À l’âge de 8 ans, je rentre dans l’atelier du “Grand-père”, peintre dans le village de
Dahouët… Je regarde, j’admire les gestes. J’aime l’odeur de l’essence de térébenthine et de l’huile
de lin… J’ai souvent acheté des tubes de couleurs à cause de leurs noms. »
Cet apprentissage informel, presque initiatique, sera déterminant. Alain grandit au milieu des
pigments, des atmosphères maritimes et de cette terre qui, selon lui, « apportait tout ce dont
j’avais besoin. Les couleurs, l’atmosphère maritime, la terre comme la mer. »
Au cœur, la créativité
Autodidacte, il a longtemps avancé seul.
« Être son propre guide demande beaucoup d’efforts… On se trompe souvent en parcourant des
chemins inconnus, mais ces nouveautés nourrissent l’imaginaire. »
Il reconnaît que l’école lui aurait fait gagner du temps, mais il ne regrette rien : la liberté
acquise dans ce parcours singulier est devenue le cœur de sa méthode, un tremplin vers
l’improvisation.
Créer n’est pas un simple geste technique pour lui : c’est une nécessité vitale.
« Créer est un besoin essentiel à ma vie… Une peinture, une sculpture, la musique, la poésie
provoquent un immense désir de plonger dans la conception d’une œuvre. »
L’émotion naît moins de ses propres tableaux que de ce qui les entoure : les rencontres, les sons,
les souvenirs, les lieux. Tel un poète « c’est en contemplant mon entourage artistique que l’émotion
se produit. »
La poésie occupe d’ailleurs une place importante dans son processus, non comme un thème mais comme un
état.
« Devant le tableau, nous sommes un peu comme cet enfant… Nous nous offrons le luxe d’une
école buissonnière. »
Alain lui-même se reconnaît dans cet enfant : « Je suis l’enfant. »
L’inspiration dans la liberté, la liberté dans l’exploration
Son travail, longtemps monochrome puis peu à peu envahi par la couleur, s’est enrichi de matériaux
multiples. Le bois, le cuir, le zinc viennent dialoguer avec le trait.
« J’aime travailler sur le bois et la gravure… j’intègre différents matériaux comme le cuir
ou le zinc gravé. Ainsi s’ajoute une profusion d’éléments graphiques qui apporte une nouvelle
vitalité. »
Ses voyages jouent un rôle central dans cette évolution. Il se souvient de l’Afrique, de l’Amérique
du Sud, du Canada, de l’Australie :
« Déconstruire la réalité pour la recréer selon le ressenti… Au travers des arts de ces
pays, il y a toujours l’histoire des peuples… Un esprit libre des frontières engendre une frénésie
d’idées nouvelles. »
Pour Alain, voyager n’est pas seulement un déplacement : c’est un éveil sensoriel.
« Le voyage est indispensable pour absorber les émotions… La peinture n’est pas le centre du
monde : la musique, le chant, la danse provoquent une charge émotionnelle que je traduis dans ma
discipline. »
Cet état d’ouverture totale se retrouve dans ce qu’il appelle son « trait automatique », un geste
proche de l’écriture automatique des surréalistes.
« L’état nécessaire à la bonne réalisation est un état de lâcher-prise, entre le sommeil et
le réveil… L’écriture automatique devient le trait automatique. »
Il affirme peindre sans contrôler, sans préméditer. « Je n’ai aucun recul sur comment guider mes
choix, je suis moi-même. » La main décide, la raison se retire, et les formes apparaissent — parfois
familières, parfois énigmatiques. « Le travail graphique est très intuitif… des formes viennent se
représenter, mais sans obligation. »
Cette liberté offerte à la création devient aussi une liberté offerte au spectateur.
« Je n’impose rien… Il y a des ‘portes’ pour entrer et chacun choisit de déambuler dans les
traits… »
Ses tableaux sont des territoires ouverts à explorer.
« Un voyage intérieur singulier, qui à chaque visite se renouvelle… Une fenêtre derrière
laquelle le paysage change au rythme de celui qui contemple. »
Un univers qui inspire au delà des frontières
Son parcours a traversé les frontières, jusqu’aux scènes artistiques internationales. Pourtant, l’une
des expériences qui l’a le plus marqué reste une rencontre décisive. Il se souvient de sa
candidature à Art Capital :
« Un jour, Jean-François Larrieu me téléphone et me propose d’exposer dans son groupe… Je ne
pouvais croire accrocher une toile à côté de Robert Combas ou Antonio Segui. »
Cette reconnaissance venue des pairs marque un tournant, une forme d’accomplissement.
À la fin, lorsqu’il doit définir sa démarche, Alain choisit la simplicité :
« Un travail obsessionnel graphique, très écrit, à la limite de l’abstraction et de la
figuration… Une démarche très personnelle, loin de toute contrainte, identifiable avec le désir
constant d’inventer et de faire cohabiter la matière. »
Et de son univers, ouvert, foisonnant et toujours en mouvement, il invite le spectateur à entrer
comme un voyageur, curieux et libre, avec la promesse d’y trouver, peut-être, sa propre histoire.